président

Obsolètes et inadéquates

L’alarme d’Edgar Morin

|  Par Edwy Plenel / Mediapart

Compagnon de route indocile de la gauche, Edgar Morin avait dialogué avec François Hollande lors de son élection en 2012. Un an après, il confie son inquiétude face à un Parti socialiste qui « a perdu ses idées » et, plus largement, à un monde politique aveuglé et somnambule parce qu’il vit « dans des idées obsolètes et inadéquates ».

 

Il y a un an tout juste, paraissait aux Editions de l’Aube un petit livre de dialogue entre François Hollande et Edgar Morin, fruit d’une conversation entre le politique et le philosophe avant l’élection du premier à la présidence de la République. Le préfaçant une fois élu, François Hollande en résumait ainsi l’enjeu : rien moins que « le pouvoir du politique ». « On ne peut rétablir confiance et espérance que si l’on indique une voie nouvelle, lui lançait Edgar Morin : pas seulement la promesse de sortir de la crise, mais aussi de changer de logique dominante ».

Cette voie nouvelle, le sociologue et philosophe l’avait décliné dans trois autres livres avant l’élection présidentielle, tous parus en 2011 : La Voie (Fayard), justement, à laquelle Stéphane Hessel renvoyait en guise de suite programmatique à son Indignez-vous !; Ma gauche (François Bourin), recueil de ses nombreuses interpellations d’une famille qu’il a toujours souhaitée diverse ; enfin, Le chemin de l’espérance (Fayard), énonciation avec Stéphane Hessel de ce qu’ils n’hésitaient pas à appeler « une voie politique de salut public » face à « une politique aveugle qui nous conduit aux désastres ».

Ces références sont autant de raisons pour solliciter le jugement d’Edgar Morin sur cette gauche socialiste au pouvoir en France face aux défis immenses d’un monde incertain où l’ancien tarde à mourir tandis que le neuf peine à naître.

Mediapart –. Pour illustrer la dialectique de l’espérance et de l’inquiétude qui traverse toute votre œuvre, vous citez souvent ce vers du poète allemand Hölderlin : « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve ». Vous le citiez encore quand, avec Stéphane Hessel et à l’invitation de Mediapart, vous aviez salué les révolutions arabes naissantes. Mais, au vu des récents événements égyptien et syrien, n’est-ce pas le péril qui l’emporte de nouveau, comme si la séquence ouverte en 2010-2011 avec l’espérance des révolutions démocratiques arabes se refermait brutalement ?

Edgar Morin –. Dans la plupart des pays arabes se sont posés les difficiles problèmes du passage de l’aspiration démocratique à la réalisation démocratique. Ici, nous devons  tenir compte, non tant des leçons de l’histoire, mais des leçons de la réflexion sur l’histoire. La première leçon est que la démocratie a été fragile et temporaire en Europe.

En France, la révolution de 1789 a dégénéré en Terreur, puis Thermidor, puis Empire, puis Restauration de la royauté ; il a fallu attendre la IIIe république, née d’un désastre militaire en 1871 mais anéantie par un désastre militaire en 1940. Au XXe siècle, le fascisme a détruit la démocratie italienne, la démocratie allemande, la démocratie espagnole, et l’URSS a instauré jusqu’en 1989 son totalitarisme. Mais il faut penser aussi qu’en France, Italie, Espagne, Allemagne, dans les démocraties populaires et en URSS même, les idées de 1789 ont régénéré et réinstallé, certes inégalement, la démocratie.

Aussi le printemps arabe de 2011 subit des détournements, des étouffements, des confiscations, des régressions mais le message renaîtra : il est devenu une force génératrice et régénératrice de l’histoire future – sauf, évidemment, si l’histoire humaine allait vers une catastrophe généralisée.

Il y a un an, paraissait le livre d’une conversation que vous aviez eue avant son élection avec celui qui allait devenir président de la république, François Hollande. Dans le bref texte introductif ajouté le 31 juillet 2012, vous écriviez : « J’attends et j’espère que le président Hollande annoncera un grand dessein, une nouvelle politique, une nouvelle voie, un nouvel espoir au peuple français et qui indiqueront au monde que la France est encore capable de formuler un message universel ». Un an après qu’en est-il de cette attente ?

J’attends… (rire). Je  ne suis pas encore désespéré. J’attends encore parce que je fais le pari que l’aggravation de la situation sur tous les plans, qui prendra des formes que je ne connais pas, pourrait provoquer un sursaut, une prise de conscience chez le président. Voilà pourquoi je ne désespère pas.

Mais je reste inquiet. Le président Hollande, nourri dans le sérail du Parti socialiste, vient d’un parti qui a perdu sa pensée, celle qu’il avait hérité des grands réformistes du début du XXe siècle. Nous avons besoin d’une repensée politique et les obstacles à cette repensée politique sont énormes.

Cela tient d’abord à l’éducation, pas seulement celle de l’ENA mais aussi l’éducation antérieure, du lycée, de l’université, où les connaissances sont compartimentées et dispersées alors qu’évidemment, on a besoin aujourd’hui d’une pensée complexe qui puisse relier les connaissances et affronter les problèmes. Manquent les capacités d’avoir une pensée globale sur les problèmes fondamentaux.

Or nos hommes politiques ne se cultivent plus, ils n’ont plus le temps, leur connaissance du monde est fournie par des spécialistes et des experts dont la vue est évidemment bornée à un domaine clos et il n’y a personne pour faire la synthèse. Ils vivent au jour le jour, pressés par l’événement. Vous connaissez ma formule : à force d’oublier l’essentiel pour l’urgence, de faire de l’urgence l’essentiel, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel…

« On vit dans des idées obsolètes et inadéquates »

Mais n’est-ce pas précisément le bilan de la première année de présidence Hollande ? Et l’organisation de ce séminaire gouvernemental sur la France de 2025 n’en était-il pas l’aveu ? Comme une façon de reconnaître qu’il manquait une vision ?

Voyons ce que va accoucher cette montagne… J’ajoute que ce gouvernement comporte des personnalités diverses, ce qui est un bien, mais avec des visées très différentes les unes des autres. Où la complémentarité n’arrive pas à relier les antagonismes dans une nouvelle vision. C’est un gouvernement composé par dosage de tendances alors qu’aujourd’hui, il faudrait une équipe qui ait, au moins, une passion commune, une vision et une visée communes.

Il y a, ici ou là, chez tel ou telle ministre, des fragments de la vision d’ensemble nécessaire. Mais ils ne sont pas reliés. De plus, séparément et globalement, les énormes pressions du monde financier, du monde technocratique ou du monde administratif finissent par inhiber les tendances réformatrices, et il manque cette volonté de les unifier pour les renforcer. On est dans une conjoncture qui nécessite une pensée que j’appelle complexe, le contraire précisément des simplifications que sont la rigueur ou la sotte alternative croissance/décroissance.

Quand on parle de croissance par exemple – laquelle est devenue un mythe contredit par la décroissance qui est un autre mythe –, le vrai problème, c’est de savoir ce qui doit croître et ce qui doit décroître. Faire croître une économie verte, renouveler toutes nos sources d’énergies qui deviendraient propres, faire décroître l’agriculture et l’élevage industrialisés, dépolluer et humaniser nos villes selon de nouveaux critères urbanistiques, etc. Bref il y aurait une grande politique économique à inventer qui correspondrait à ce que fut en son temps la relance du New Deal de Roosevelt. Ce qui signifie aussi que l’Etat doit restaurer un certain nombre de prérogatives qui sont les siennes et ne doit pas les abandonner au privé.

Je suis très frappé de l’expérience de l’Equateur où il y a eu la révolution citoyenne de Rafael Correa en 2007. Avant, pendant ce que Correa appelle la longue nuit du néolibéralisme, l’Etat avait abandonné le pétrole, privatisé toutes ses prérogatives. Il s’est trouvé en faillite, la monnaie s’est effondrée, le dollar l’a remplacé… Aujourd’hui, l’Etat reprend, par exemple, ce pétrole – 70% de ses revenus – avec une visée humaniste, la politique du buen vivir, une politique qui doit être centrée sur l’être humain et non pas sur l’économie. Et qui  a commencé à réduire les inégalités et le chômage. C’est certes un petit pays, un pays périphérique, mais souvent les nouveaux départs viennent de la périphérie.… En somme, on peut sortir de la fatalité des anciennes façons de penser et d’agir.

Hélas, la nouvelle politique que je crois réaliste – et que j’ai définie en détail en 2011 dans mon livre La voie, puis dans Le chemin de l’espérance avec Stéphane Hessel –, elle est vue comme utopiste par ceux qui se croient réalistes alors qu’ils sont emprisonnés dans l’utopie de la compétitivité et de la croissance.

On vit dans des idées obsolètes et inadéquates dont on attend néanmoins les recettes générales. La compétitivité, telle qu’elle est comprise, ça veut dire liquider du personnel, licencier, dégraisser, et pour ceux qui restent, des pressions organisationnelle telles qu’elles peuvent rendre les gens malades, suicidaires. Ce qu’on appelle la compétitivité est une réalité tragique. La vraie compétitivité d’entreprise consisterait à la réformer, à donner de l’autonomie à ceux qui travaillent, à faire des communautés de destin où chacun se sent à la fois solidaire et responsable. Là, nous aurions des entreprises compétitives. Quant au problème de la dette qu’on suspend au-dessus de nos têtes comme une épée de Damoclès, il faudrait le réexaminer. Je reprends l’exemple de l’Equateur qui avait une dette énorme : ils se sont demandés quelle était la dette justifiée et celle qui ne l’était pas. Et ils ont éliminé cette dernière.

C’est un chemin difficile, car les esprits ne savent ou ne cherchent à se reconvertir, difficile parce qu’il faut penser de façon complexe, par exemple à la fois croissance et décroissance, difficile parce qu’il n’offre pas de certitude. Mais nous sommes dans une telle époque d’hébétude, de résignation, de soumission qu’on ne conçoit pas le seul chemin réaliste. L’opinion est hébétée, privée d’avenir, angoissée du présent, et une partie va de plus en plus se réfugier dans ce qu’elle croit être le passé, c’est-à-dire les racines nationalistes, pseudo-raciales ou religieuses. Même les grandes affaires de corruption ne provoquent pratiquement pas de réaction dans l’opinion comme si c’était devenu normal que la politique soit corrompue.

Il y a une aggravation intérieure de la situation. Elle se manifeste par les progrès de ce qu’on appelle à tort les forces populistes, car le mot populisme est un très beau mot qui a été un étendard dans de nombreux pays d’Amérique latine contre les féodaux et contre les militaires. Laissons tomber les étiquettes; d’ailleurs il en faudrait de nouvelles – extrême droite, fascisme, etc., ça ne suffit pas. Disons qu’il y a eu historiquement deux France, la France républicaine, celle du peuple de gauche, et la France réactionnaire. Celle-ci a pris sa revanche sous Vichy, s’est décomposée à la Libération, mais c’est un vichysme sans occupation allemande qui progresse aujourd’hui. Et c’est le peuple de gauche qui dépérit.

« Ce qui manque dramatiquement, c’est une pensée complexe »

Mais est-ce qu’une partie de la gauche elle-même ne participe pas à cette régression en ayant une vision passéiste de la France, comme on le constate à propos de l’immigration et de la laïcité ?

La France qui, dans les faits, est une République à la fois une et multiculturelle devrait l’inscrire dans la Constitution pour répondre à la réalité. Avant même l’arrivée des immigrants de l’outre-mer, il y a eu la France des Bretons, des Alsaciens, des Occitans, etc., un pays multiculturel, un pays uni fait de multiples cultures. Là aussi on est prisonnier d’une pensée binaire : ou bien la République homogène ou bien le communautarisme fermé. Alors qu’au contraire, le multiculturalisme s’inscrit dans une unité ouverte et riche, l’unité dans la diversité. Quand j’ai fait cette demande au candidat Hollande, il a cru au risque du communautarisme. Il a pensé plutôt inscrire la laïcité dans la Constitution.

Mais cette laïcité, il faut la régénérer ! L’instituteur, qui a joué un rôle admirable, croyait que le progrès était une loi historique, quasiment déterminé par l’évolution humaine, alors qu’aujourd’hui, nous savons qu’il est incertain. L’instituteur pensait que la raison telle qu’il la croyait élucidait le monde entier alors qu’aujourd’hui, on se rend compte que la raison a non seulement ses limites mais ses perversions dans la rationalisation et dans la raison instrumentale. Et l’instituteur, il croyait qu’avec le progrès et la raison, la démocratie ne pouvait que s’épanouir, alors que nous voyons bien qu’il y a une crise de la démocratie.

Alors ça veut dire quoi aujourd’hui la laïcité ? Revenir à ces slogans vides ? Non, c’est régénérer la source, celle d’une pensée interrogative où la raison s’interroge sur elle-même et pas seulement sur les croyances religieuses. Une pensée qui, sans arrêt, se régénère dans l’humanisme, un humanisme qui aujourd’hui devient concret alors qu’hier, il avait ses œillères, réservé aux Européens, aux Blancs, aux coloniaux… Alors qu’aujourd’hui, nous découvrons la diversité humaine, nous avons accès à elle. Il nous faut retrouver les sources vivantes de la laïcité, celle qui n’a pas peur des religions. Toutes les sociétés ont leur religion. La société la plus technique, la plus matérialiste, la plus marchande, celle des Etats-Unis, c’est aussi la société la plus religieuse du monde occidental.

Ce qui manque dramatiquement, c’est une pensée complexe capable de traiter les problèmes fondamentaux pour armer les citoyens. Ma critique ne vise pas personnellement Hollande, mais elle vise l’ensemble de la classe politique qui est en panne d’idées régénératrices. Il faut toujours être inquiet quand on voit un calme impressionnant comme ceux qui précèdent les orages. Je me souviens qu’en 1967-1968, il y a eu le surgissement partout de révoltes étudiantes, de la Californie jusqu’aux pays de l’Est, et rien en France jusqu’en mars 1968. Et là de façon tout à fait inattendue, à partir d’incidents minimes à la cité universitaire de Nanterre, est arrivée en France la plus grosse des insurrections qui a dépassé le monde étudiant et a touché les travailleurs avec la plus grande grève ouvrière.

Que va nous révéler la sortie de cet état d’atonie, cette explosion, cet inattendu ? Il suffit souvent d’un petit rien. Au Brésil, la hausse des transports publics a provoqué la mise en cause générale de la corruption, de la classe politique, des Jeux olympiques…

Et l’inattendu ou l’imprévu ont frappé pareillement ces derniers mois en Turquie ou au Maroc, dans des protestations démocratiques…

Oui, mais l’absence d’une pensée régénératrice se fait encore plus sentir. Au départ, il y a l’aspiration de la jeunesse qui exprime cette quête d’un épanouissement individuel au sein d’une vie collective, cette demande de plus d’individualité et de plus de communauté qui traverse toute l’histoire humaine face aux dominations, aux hiérarchies, aux spécialisations, aux asservissements, etc. Mais il y a aussi le risque que, comme en Egypte, ces aspirations prennent une forme régressive. Même quand elles sont animées par la meilleure des volontés, même quand elles mettent à bas une dictature, ce qui manque à ces sursauts populaires, c’est aussi ce qui nous manque à nous : une pensée qui  dise où aller. Les mouvements se dispersent ou se divisent, et ce fut le cas aussi pour les Indignados espagnols et pour Occupy aux Etats-Unis. Ils retombent faute d’une pensée qui conçoive la voie qui conduise à ce que j’ai appelé la métamorphose…

« Les lanceurs d’alerte sont des porteurs de vérité »

Mais il ne suffit pas de penser juste (ou de croire que l’on penser juste) pour agir bien. Il y a aussi toute la question des médiations, politiques, partisanes, étatiques, etc. Vous citez souvent le poème d’Antonio Machado Caminante, no hay camino qui dit, en substance, à ceux qui marchent qu’il n’y a pas de chemin et que le chemin s’invente en marchant. Donc autant que la façon dont on pense, il y a comment on agit.

Quel est le nœud décisif ? Bien sûr, au vu de la première année de présidence Hollande, on peut dire : voici un gouvernement d’hommes qui se sont laissés encercler par les intérêts dominants, qui n’ont pas pu les surmonter, qui n’ont pas été assez déterminés. Mais le nœud fondamental, c’est qu’ils ne pensent pas qu’une autre politique soit possible. Leur structure de pensée vit dans ces cadres donnés et, comme ils ne peuvent pas en sortir, ils pensent que toute autre proposition est utopique, aventureuse, impossible. Les pressions que subissent ces gouvernants et ces ministres, ils les subissent d’autant plus qu’ils ne sont pas habités par la pensée qu’on peut faire autre chose.

C’est pourquoi j’aime bien le comité Roosevelt 2012, que Pierre Larrouturou m’a demandé de présider, car il montre, sans sectarisme ni dogmatisme, qu’une autre voie économique est possible. Bien entendu, je ne suis pas un idéaliste, et je ne crois pas que la seule crise soit une crise de pensée. C’est une crise de société, de civilisation, d’Europe, d’Humanité, mais elle est inséparable de cette crise de pensée. Et le temps presse. Nous allons vers des événements qui ne peuvent que s’aggraver. Je ne pense pas seulement à la crise économique, mais à la conjonction sur le plan mondial de fanatismes multiples qui provoquent une série de guerres locales, au cancer du Moyen-Orient qui s’est élargi, à la spéculation financière qui continue à triompher…

Je fais toujours la part de l’improbable qui est la part de l’espoir, du changement. Mais seule la prise de conscience des énormes dangers vers lesquels nous allons, nous France, nous Europe, nous humanité, provoquerait des sursauts salutaires.

On vous sent plus inquiet que d’ordinaire, plus alarmiste, plus soucieux du péril que de ce qui sauve…

Mes souvenirs d’adolescence, c’était une marche somnambulique vers la guerre, sans qu’on en prenne conscience, sauf quelques isolés qui lançaient des alertes. Ce somnambulisme était dominant, y compris après Munich. L’inconscience des hommes et la dispersion des idées l’emportaient. Rétrospectivement, c’est l’aveuglement qui a dominé les responsables politiques. Je pense qu’un autre aveuglement est en train de s’installer aujourd’hui. Il y a toutes les raisons d’être pessimiste. Mais le surgissement de l’imprévu, de l’improbable, de l’impensable, se fera de toute façon. Sera-t-il un bon imprévu ? Je n’en sais rien.

Dans l’imprévu positif, il y a les potentialités démocratiques de la révolution numérique, cette information sans frontières, ce partage des savoirs, cette communication horizontale. Mais 2013 n’est-elle pas, là aussi, une année sombre avec le sort réservé aux lanceurs d’alerte, Assange toujours en résidence surveillée, Manning condamné à 35 ans de prison, Snowden se heurtant à une planète sans visa, Greenwald et son compagnon pourchassés, etc. ?

J’ai fait un tweet disant que Assange et Snowden méritaient un Prix Vérité, s’il existait, et qu’il fallait leur offrir le droit d’asile. Les lanceurs d’alerte sont  des porteurs de vérité. Il faut parler de la grandeur de la mission qu’ils se sont donnés. Internet est le siège d’un déploiement d’énormes puissances capables de contrôler n’importe quel citoyen à n’importe quel moment. Et en même temps, il nous montre que de minuscules David peuvent porter des coups très durs aux énormes Goliath. L’énorme colosse a un talon d’Achille, et la lutte gigantesque du bien contre le mal prend des aspects de science-fiction, ces fictions où souvent un individu ne sait pas qu’il est l’élu pour sauver l’humanité. Dans le film Matrix, la machine énorme contrôle tout mais, dans les sous-sols, un petit gars réussit à résister. Heureusement, il arrive parfois dans l’histoire, qu’à un moment donné, un individu solitaire ébranle les dominations les plus établies.

Aujourd’hui, cette lutte grandiose s’effectue à travers Internet. Nous ne sommes donc pas totalement désarmés puisque le message des hacktivistes, c’est de nous révéler ce qui est caché, ce que l’on nous cache, et de le mettre à la disposition de tous. Et puis, au sein de la pire organisation, il y a toujours un individu qui n’en peut plus et qui se révolte, se réveille, trahit apparemment son camp parce qu’il ne peut pas trahir sa vérité. Dans le grouillement des réseaux sociaux, il y a de tout, certes de la rumeur stupide ou trompeuse d’écran à écran et non plus de bouche à oreille, mais aussi des vérités, des relations, des partages. Internet, c’est un cosmos, un réseau neuro-cérébral artificiel sur toute la planète dans laquelle nos cerveaux entrent en jeu. Nous sommes définitivement entrés dans le monde de l’ambivalence et de la complexité.

« Si tu ne cherches pas l’inespéré, tu ne le trouveras pas »

Mais derrière la bonne nouvelle du David contre Goliath, il y a la grande solitude de ces nouveaux héros. Et cette régression de voir le pays du Free speech, du Premier amendement, de l’élection d’Obama contre Bush, être acharné à persécuter les lanceurs d’alerte…

Il y a une tragédie. Obama a trahi sa propre pensée. Ce n’était pas simplement un pragmatique . C’était quelqu’un qui avait une pensée profonde sur les Etats-Unis, sur l’Afrique, sur le monde musulman… Tout ce qu’il a écrit avant d’être président est plein de beauté et de vérité. Et ce qu’il y a de terrible, c’est qu’une grande partie de ce qu’il a fait va dans le sens contraire de ce qu’il pensait.

Dans ce contexte, l’histoire de l’avion de Evo Morales est immonde. Voici un chef d’Etat, ce président bolivien qui a rendu la dignité à son peuple, à qui on interdit le ciel français et dont on fouille l’avion à Vienne. Quel mépris, quelle indignité ! Alors que le président Morales représente un des phénomènes les plus importants, les plus salubres en Amérique latine, celui de l’émancipation d’un peuple andin politiquement et sociologiquement exclu.

La France n’a vraiment pas tenu son rôle. Il y a une telle vitalité, par contraste, en Amérique latine… Quand j’en reviens, notre monde hexagonal me semble figé, sclérosé, desséché, alors que là bas, ça vit, ça bouge, ça avance, même dans la tragédie.

Mais cette morosité française, est-ce celle du pays ou de sa tête ? L’immense succès du manifeste de Stéphane Hessel, Indignez-vous !, n’a-t-il pas montré l’existence d’une attente et d’une disponibilité que politiques et dirigeants ne savent pas mobiliser ?

Oui, mais  la réception du message est dispersée, non reliée. Cela ne communique plus entre la société  et le pouvoir, entre les clubs de pensée régénératrice et les politiques, comme au temps du Club Jean Moulin. La compartimentation s’est accrue, la spécialisation a augmenté. Partout, je bute sur la non-communication, et l’impératif de reliance devient primordial. Nous sommes trop dispersés. Il manque un lien, pas un parti au sens classique.

Une ligue, une association ? Marx disait dans le Manifeste communiste, qui allait donner naissance à l’Association internationale des travailleurs, que les communistes ne sont d’aucun parti et qu’ils sont là où il y a le mouvement général. Aider à la naissance du mouvement général, mais ne pas vouloir le monopoliser. Je suis pour la reliance, rassembler les initiatives créatrices, faire du lien, créer du lien, mettre en relation.

De la reliance, encore de la reliance, toujours de la reliance ! C’est cela qui donnera de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace.

Dans l’un de ses discours de campagne électorale, François Hollande avait prêté à un Shakespeare introuvable cette citation : « Ils ont échoué parce qu’ils n’ont pas commencé par le rêve. » Et il ajoutait : « Nous réussirons parce que nous commencerons par évoquer le rêve. » Depuis qu’il est au pouvoir, c’est de réalité qu’il nous parle, plus de rêve. Est-cela qui manque, le rêve ?

Le mot de rêve n’est pas le bon. Ce qu’il faudrait c’est ranimer l’aspiration humaine à la liberté, à l’autonomie et à la communauté qui traverse les siècles et a inspiré socialisme, communisme et libertarisme. Nous sommes victimes du faux réalisme. Ce qui est cru comme réaliste par la classe politique et la classe dirigeante est utopique, et ce qu’ils jugent utopique peut, au contraire, être réaliste. Leur utopie c’est qu’on ne peut pas sortir du néo-libéralisme, de la croissance, de la compétitivité féroce.

Contre ce pseudo-réalisme, le vrai réalisme se nourrit d’aspiration, c’est-à-dire en partie d’utopie. Groethuysen le disait déjà : « Etre réaliste, quelle utopie ! » Avertissement auquel il faut ajouter cette recommandation d’Héraclite : « Si tu ne cherches pas l’inespéré, tu ne le trouveras pas. »

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