Morvan

Qui veut quoi ?

Massif du Morvan: la scierie industrielle promet emplois… et pollution massive

|  Par Anne Duvivier

À Sardy-les-Épiry, dans le massif forestier du Morvan, les opposants au projet d’implantation d’une gigantesque scierie et d’un incinérateur, soutenu par les élus, posent des questions essentielles sur l’économie forestière et son environnement et témoignent d’une belle créativité.

Côté pile, c’est un projet moderne, solide, vertueux et générateur d’emplois. Ceux qui le contestent ne seraient qu’une poignée d’égoïstes retranchés derrière leur haie de thuyas, quelques défenseurs d’escargots monomaniaques et des agitateurs mal rasés, bourlinguant au gré de leur oisiveté de Notre-Dame-des-Landes, à Notre-Dame-des-Bois. Voilà en gros l’image que renvoient les partisans du projet Erscia.

Côté face, c’est une ZAD (« zone à défendre ») créée depuis février sur un pré en bordure du bois du Tronçay, sur le territoire de la commune de Sardy, (145 habitants, canton de Corbigny, dans la Nièvre). Ce campement rustique a été déménagé au mois de mai quelques mètres plus loin dans le bois, à la suite de menaces administratives adressées à l’agricultrice propriétaire du lieu.

On attend la décision du Conseil d’État qui, si elle venait désavouer le jugement de février dernier rendu par le tribunal administratif de Dijon, permettrait illico l’invasion de la clairière par les forces de l’ordre et les bulldozers, et la réduction à néant de ces 110 hectares de forêt. Objectif, couler une dalle de béton sur une zone humide à protéger, en prélude à une opération plus que douteuse.

Au départ, pour ces terres socialistes touchées de plein fouet par le chômage et l’exode des campagnes, le projet présenté en 2011 par Erscia, filiale française de la société belge Wood & Energy, est une aubaine. La société souhaite implanter à cet endroit un complexe industriel associant une scierie de résineux, une unité de production de pellets et un cogénérateur capable de fournir à partir de la biomasse forestière l’électricité nécessaire à 25 000 foyers, plus 250 000 tonnes de biocombustibles destinés principalement aux marchés de l’industrie, pouvant se substituer aux énergies fossile et nucléaire. Surface au sol de 61 hectares, le double de la taille habituelle pour ce type d’installation.

Selon Pascal Jacob, directeur général d’Erscia France, il n’y a pas de danger pour l’environnement et pas de menace quant à une déforestation du Morvan : 80 % de l’approvisionnement en bois proviendront de massifs extérieurs à la Bourgogne, dans un rayon de 300 km autour du futur complexe. Pas de concurrence, donc, avec les scieries locales. En revanche, ce sont 120 emplois qui seront à pourvoir directement, qui en induisent 250 autres indirects et la possibilité d’installation d’industries de seconde transformation du bois sur les quelque 50 hectares restants de la parcelle.

Thierry Pauron, maire (sans étiquette) de Sardy, comme Jean-Paul Magnon conseiller général (PS) du canton de Corbigny, s’accrochent à cette perspective : le projet peut favoriser le maintien et le retour de jeunes au pays, ainsi que l’arrivée de nouvelles populations, entraînant une mixité sociale et culturelle bienvenue, une redynamisation de l’économie locale et la sauvegarde des services publics, école, poste, etc.

Jean-Paul Magnon esquisse le tableau de « deux catégories d’opposants au projet : ceux qui sont pour… mais pas chez eux… » et ceux qui se réclament d’un « modèle alternatif utopique, avec des verts, des anars… ». Sur ce dernier point, il n’a pas tort : au fil des discussions, on voit se dessiner un vrai « modèle alternatif » de rapport à la forêt, à l’eau, et au-delà à l’économie, au travail, à la vie en société.

D’abord, c’est la politique de la forêt, depuis des décennies, qui est mise en cause. Celle du Morvan est constituée pour moitié de résineux – surtout le fameux Douglas – plantés dans les années soixante-dix, dans le cadre d’une sylviculture de type industriel, généreusement subventionnée. Monoculture intensive sur de vastes parcelles remembrées, acidification et appauvrissement des sols soumis à des rotations fréquentes de résineux, surabondance d’engrais, destruction de la biodiversité… Il existe bien des chartes forestières, mais elles ne sont pas opposables. Donc, rien n’empêche un propriétaire qui exige un retour rapide sur investissement de pratiquer une coupe à blanc de sa parcelle.

On estime couramment à 60-70 ans le temps qu’il faut à un arbre pour parvenir à maturité. Mais en fait les chiffres varient avec les espèces. « Le diamètre du Douglas croît d’un centimètre par an, explique Pierre Mathé, vice-président de l’association Artisans Bois Morvan. Dans son pays d’origine, l’Oregon, on trouve de très beaux spécimens de 300, 400 ans et plus. » Dans le Morvan, au nom de la logique de rentabilité les « bébés Douglas » sont exploités en totalité dès 40 ans. C’est-à-dire… maintenant. Des études récentes prévoient un pic de production en 2020, puis un trou pendant 30 à 40 ans.

Sans même parler de l’implantation d’Erscia, la ressource en bois sera donc très prochainement inférieure aux capacités de sciage des unités actuelles. Le tableau est clair : d’ici à dix ans, les coupes à blanc auront défiguré le paysage, avec toutes les conséquences pour l’équilibre écologique. Le tourisme risque lui aussi de ne pas se remettre de cette dévastation. Il y a fort à parier que les créations d’emplois annoncées se seront résumées pour beaucoup à de simples transferts temporaires de travailleurs qualifiés, quittant par choix ou par obligation leur entreprise d’origine. Le fait de déshabiller Pierre pour habiller Paul n’inversera pas la courbe du chômage en France.

Camions, dioxine et subventions

Mais dans ce projet, Erscia ne mise pas principalement sur l’activité de sciage. Sur son site internet l’association Adret Morvan informe : « L’organigramme du groupe dont fait partie Erscia, montre que le principal actionnaire (75 %) est la société Jost. Son activité ? Le transport routier. Erscia est là pour faire rouler ses camions. » (1)

Car le « cogénérateur » annoncé ne brûlera pas que de la biomasse, mais jusqu’à 75 % du volume total en déchets, tels que bois de démolition, emballages, parquets traités, vernis, peints, etc., fonction d’incinération qui, elle, survivra sans problème à la disparition des bois. Les rejets polluants s’échapperont vingt-deux heures trente sur vingt-quatre d’une cheminée de 50 mètres de hauteur. Ces résidus seront acheminés par camions, 170 par jour environ – soit 340 passages, à vide et chargés – sur des routes étroites et sinueuses, au revêtement fragile. On imagine, par exemple, comment va résister un charmant petit pont à voie unique au pied du château de Marcilly, point de passage obligé…

Les opposants au projet ont déjà remporté quelques victoires en avançant des arguments de poids, développés après un travail en profondeur qui a peut-être parfois fait défaut aux services de l’État. Jérôme Bognard, vice-président de l’association Adret Morvan, partagé entre ironie et exaspération, raconte comment un arrêté préfectoral a laissé passer une autorisation de rejet annuel de 60 grammes de dioxine, soit un taux mortel « suffisant pour rayer de la carte l’ensemble des habitants du pays Corbigeois ! ». Le calcul corrigé donne 60 milligrammes, 1 000 fois moins… Un taux qui reste très élevé. « Une coquille dans le texte ou une erreur de calcul des ingénieurs d’Erscia ? s’interroge Jérôme. En tout cas, les 60 grammes avaient été validés par les services de l’État ! »

« Erscia, poursuit-il, a obtenu une dérogation pour brûler à 800 degrés minimum pendant deux secondes, ce qui pose problème, notamment pour les émissions de dioxine. Il faudrait 120 secondes pour qu’elles soient dégradées correctement. On a l’impression que les dérogations aux normes établies sont ajustées sur les besoins exprimés par Erscia… »

« Ici, on a la chance de se trouver en haut des têtes de bassin avec des sources de bonne qualité, ajoute Antonio, habitant de Marcilly. Erscia va s’implanter sur une vaste nappe phréatique de 30 mètres de profondeur qui alimente la région en eau potable. » Quid des ruisseaux tout autour, de l’Yonne où « aujourd’hui les truites se reproduisent naturellement ? ».

« Pompe à fric. » L’expression est lâchée avec écœurement. À l’heure du café, autour de la longue table improvisée, dans le bois du Tronçay, on dissèque le système par lequel Erscia et toutes les entreprises qui s’implanteront sur le site de Sardy engrangeront à profusion les aides publiques, au minimum 22 millions d’euros. Et obtiendront les fameux « certificats verts » attribués aux entreprises estampillées vertueuses pour l’environnement, qui peuvent ainsi facilement propager d’autres initiatives analogues et rentables… pour les industriels.

Cyril Couvenant, lui, n’a obtenu aucune subvention. Depuis son installation il y a huit ans, il a pourtant créé quatre emplois dans sa scierie, à Lusy, et plaide pour un maillage territorial de petites entreprises, au nom « d’une certaine vision de la forêt et de la vie ».

Sandrine Bélier, députée Europe Écologie-Les Verts au Parlement européen, a fait le déplacement le 7 juin dans la clairière du Tronçay. Elle est repartie, porteuse d’une demande à l’Union européenne de se prononcer sur l’arrêt du projet au regard de sa violation du droit communautaire. Le Parti de gauche nivernais a également apporté son soutien aux opposants. Jean-François Davaut, conseiller municipal de la commune proche de Cervon, est l’un des rares élus à s’opposer au projet. Il s’interroge : « Pourquoi cette obstination des élus du peuple, en dépit du manque de débats, de concertation ? Manque de compétence ? Lecture insuffisante du dossier ? Ou refus délibéré de prendre en compte toutes les alertes au nom d’un bénéfice électoral immédiat – à quelques mois des municipales, on brandit les emplois comme un drapeau – qui pourrait bien se retourner contre eux à plus long terme ? »

Mais Christian Paul, député PS de la Nièvre, qui a voulu et soutient ce projet, argumente avec conviction point par point : « Comme tout projet industriel, celui-ci doit être entouré de toutes les garanties de sécurité environnementale, ce que l’État français a les moyens d’assurer. Ce site me paraît beaucoup plus adapté que s’il se trouvait dans un environnement périurbain. Le débat est naturel, mais ici, ce que veulent les opposants, ce n’est pas sécuriser mais tuer cette initiative. »

Pour ce qui est de la gestion de la forêt, il rappelle aussi qu’il est à l’origine de l’élaboration de trois chartes forestières dans le Morvan et qu’il « souhaite un renforcement de la législation française qui leur donne plus d’efficacité », avant d’acquiescer : « Oui, ce qui se joue là est vraiment un débat de société. »

La décision prochaine du Conseil d’État (initialement prévue fin juillet) revêt une grande importance. S’il confirmait la décision du tribunal administratif de Dijon, ce jugement pourrait faire jurisprudence et empêcher des projets similaires d’aboutir. En attendant, autour de la clairière, Muriel, Jérôme, Antonio et les autres, rassemblent et affinent les compétences, multiplient les échanges. Jolie forme de cette « mixité sociale et culturelle » souhaitée par leurs élus…

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