Goldman Sachs

Marché de dupes

Fabrice Tourre, lampiste volontaire de Goldman Sachs

|  Par Martine Orange

L’ancien trader de Goldman Sachs a été jugé coupable par la justice américaine. Il était le seul à comparaître dans le scandale des subprimes. Le grand procès du rôle tenu par Wall Street dans la crise financière n’a toujours pas eu lieu.

Une farce. Tout au long des deux semaines de procès de Fabrice Tourre, l’impression d’une vaste plaisanterie dominait : il n’y avait qu’un seul homme à répondre dans un des seuls procès sur les errements de Wall Street, sur les turpitudes qui ont conduit à la crise financière. Face aux jurés de la cour de New York, l’ancien trader de Goldman Sachs – qui ne travaille plus depuis janvier 2013 pour la banque qui lui paie, malgré tout, ses avocats – était le seul à répondre des pratiques du géant de Wall Street, de ses spéculations menées sur les marchés des subprime, de ses tromperies pour s’enrichir sur le dos de tous. Tandis que l’ancien courtier répondait de tout, de son côté Goldman Sachs avait depuis longtemps négocié avec toutes les autorités son impunité.

Sans rien laisser paraître, les juges ont poursuivi la comédie jusqu’au bout. Les jurés ont jugé Fabrice Tourre coupable de six chefs d’accusation sur sept. Il est accusé notamment de fraude boursière, de gains illicites, de négligence et de tromperie intentionnelle, et d’avoir aidé Goldman Sachs à tromper ses clients. Tandis que la direction de la banque avait éteint toutes les poursuites contre elle en versant une amende de 500 millions de dollars, l’ancien trader encourt une peine qui pourrait aller jusqu’à un milliard de dollars.

La Securities and exchange commission (SEC), qui avait porté plainte contre Goldman Sachs et Fabrice Tourre, les accusant d’avoir commercialisé auprès des investisseurs des produits trompeurs, s’est félicitée de l’issue du procès. « Nous sommes heureux du verdict du jury qui a jugé M. Tourre coupable de fraude. Nous allons continuer à vigoureusement chercher à rendre responsable et à amener devant la justice si nécessaire ceux qui ont commis des fraudes à Wall Street », a commenté la SEC dans un communiqué. « Comme le démontre ce verdict, nous avons prouvé que M. Tourre a conçu un produit financier complexe qui était secrètement destiné à maximiser la probabilité que sa valeur s’effondre, et l’a vendu aux investisseurs sans leur dévoiler » des éléments clés de ce produit, ajoute la SEC.

Pour le régulateur boursier, ce procès était très important. Sa réputation était en jeu. Toutes les actions judiciaires qu’il a engagées contre des acteurs de Wall Street dans des dossiers liés à la crise financière avaient jusqu’à présent débouché sur des non-lieux ou des acquittements. C’est le premier procès que la SEC remporte dans une affaire concernant la crise financière depuis cinq ans.

Cette victoire, selon de nombreux observateurs critiques, n’est cependant qu’un pis-aller. Certains soulignent que le régulateur boursier s’est contenté de poursuivre une seule personne, qui n’avait comme défaut que d’être un salarié modèle, adhérant totalement et sans distance aux principes de Goldman Sachs. D’autres se demandent « pourquoi la Sec ne poursuit jamais les responsables de haut niveau et préfère s’en tenir à des acteurs de bas niveau ».

C’est la question non dite qui a dominé tout le procès. Comment croire que Fabrice Tourre, centralien français travaillant au département des crédits hypothécaires, ait pu monter seul une arnaque de haut niveau qui a coûté des milliards de dollars à des investisseurs aussi avertis que la banque néerlandaise ABN Amro ou la banque allemande IKB ? La mascarade est d’autant plus grande que le rôle de Goldman Sachs a été révélé par des enquêtes et des livres comme The Big Short (Le Casse du siècle) et confirmé par un épais rapport d’une commission sénatoriale.

Dès décembre 2006, Goldman Sachs avait vu les signes annonciateurs de la catastrophe à venir sur les subprimes : les impayés des ménages, incapables d’honorer ces crédits usuraires, grossissaient à vue d’œil. À l’époque, la banque détient plus de 15 milliards de dollars de subprimes et de crédits hypothécaires en portefeuille. L’ordre est alors donné de vendre à tout prix.

La gestion du département crédits hypothécaires est placée sous la responsabilité directe de Lloyd Blankfein, le président de Goldman Sachs, qui dit « faire l’œuvre de Dieu », comme l’a prouvé l’enquête du Sénat américain. En quelques mois, l’exposition de la banque dans les subprimes tombe à 2 milliards de dollars. Sur la même période, ses positions de vente à découvert sur les mêmes produits passent de 1 à 13,6 milliards d’euros. En novembre 2007, Lloyd Blankfein écrit un mail triomphant à ses principaux collaborateurs : « Nous n’avons pas été totalement épargnés par le désordre des subprimes. Mais nos pertes ont été largement compensées par nos gains sur les ventes à terme. »

C’est dans ce contexte qu’est inventé le fonds Abacus. Ce fonds est constitué par des dérivés de crédits (CDS). Les investisseurs qui achètent des titres Abacus deviennent en quelque sorte les assureurs qui perçoivent des primes aussi longtemps que les obligations ne s’effondrent pas.

Le portefeuille a été sélectionné par le hedge funds Paulson, très proche de Goldman Sachs. Les parts du fonds Abacus sont vendues à de grandes banques, à des investisseurs institutionnels qui achètent les yeux fermés, puisqu’elles portent la signature du géant de Wall Street. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que pendant que la banque les gave de produits toxiques, le fonds Paulson, qui a choisi les titres en pariant sur leur toxicité, spécule sur leur effondrement.

Dans cette opération, le fonds Paulson a réalisé plus de 1 milliard de dollars de bénéfices. Mais la SEC ne le poursuivra pas, estimant qu’il a agi de bonne foi. Il ne sera même pas cité comme témoin au cours du procès, ni par l’accusation ni par la défense – Fabrice Tourre ayant renoncé à faire citer la moindre personne dans ce procès. Tout le monde, manifestement, avait envie que le plus épais silence recouvre ce dossier.

Fabrice Tourre n’était qu’un rouage zélé dans ce dispositif. Il vend à tour de bras, comme ses supérieurs le lui ont demandé, avec l’assurance et la morgue d’appartenir à l’élite de Wall Street, comme en attestent ses mails : « Tu devrais jeter un œil à cet article du Financial Times… Très perspicace… Effet de levier financier de plus en plus fort, l’édifice entier risque de s’effondrer à tout moment… Seul survivant potentiel, le fabuleux Fab (comme m’appelle gentiment Mitch, bien que je n’aie rien de fabuleux [...] debout au milieu de toutes ces transactions complexes, à fort effet de levier, exotiques, qu’il a créées sans forcément comprendre toutes les implications de ces monstruosités !!! Mais je ne me sens pas trop coupable, le but véritable de mon boulot est de rendre les marchés de capitaux plus efficaces et de fournir en bout de chaîne au consommateur américain des moyens plus efficaces pour emprunter et se financer, donc mon boulot est empreint de modestie, de noblesse et d’éthique ;-) Dingue comme je suis bon pour me convaincre moi-même !!! »

Ces mails ont été les pièces maîtresses de l’accusation de la SEC et les morceaux de bravoure du procès. Les avocats ont disserté des heures entières sur la volonté de tromper de Fabrice Tourre, sur le fait qu’il ait persuadé ses clients que le fonds Paulson était aussi acheteur du fonds Abacus, alors qu’il savait que ce dernier spéculait à la baisse.

Mais à en croire l’accusation, il aurait été le seul à le savoir. Un des témoins, une ancienne salariée de Goldman Sachs citée par la SEC, aura le plus grand mal à rester crédible, en essayant de défendre cette position. Après avoir reconnu devant les inspecteurs de la SEC en 2009 qu’il était connu dans toute la banque que le fonds Paulson spéculait contre les acheteurs du fonds Abacus, elle expliquera sans rire devant les jurés qu’elle ne s’en souvient plus et qu’elle a confondu le fonds avec son dirigeant, le milliardaire John Paulson, qui faisait alors la une des journaux financiers pour avoir touché 3 milliards de dollars de bonus.

« Je n’ai rien fait de mal. J’ai été juste le seul à m’inquiéter des risques de ce produit », a tenté de se défendre l’ancien trader, en rappelant que bien d’autres personnes étaient au courant de ce qui se tramait. Mais il n’en a jamais rien dit, refusant de révéler les secrets de la banque, de rompre le silence. Cette attitude de lampiste volontaire a arrangé tout le monde. La SEC puis la justice ont préféré s’en tenir à la fable d’un seul fauteur de trouble.

« Depuis le début de la crise, personne n’est allé en prison », s’est affligé Charles Ferguson, réalisateur du documentaire Inside Job. La condamnation de Fabrice Tourre ne change rien à la remarque. Le procès des agissements de Wall Street pendant la crise financière n’a pas eu lieu. À voir le temps qui passe, il risque de ne jamais se tenir.

 

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